Chapitre 23 : Call me Rocky

On est en mai : le soleil et la chaleur sont de retour pour faire fondre les crottes de chiens sur les trottoirs parisiens. Les gens s’empressent de sortir leurs toilettes d’été, à savoir : tee-shirt trop serré, Vans sans chaussettes, pantalon retroussé jusqu’à mi-mollet, casquette à l’envers sur coupe de cheveux ambiance Troisième Reich pour les mâles alpha et tenues de saison normales pour les femmes qui ont, contrairement à leurs homologues masculins, une certaine estime d’elles-mêmes et surtout la peur d’oser quoi que ce soit sous peine de se faire emmerder en marchant, à l’arrêt, en courant, en fuyant. Bref, le printemps est bien là et Paris rayonne.

Quant à moi, le soleil me fait peur, je reste encore aveuglée par le moindre petit rayon, ma peau rougit et bleuit pour un rien. Je me découvre des hématomes un peu n’importe où, comme si j’avais une vie nocturne secrète de cascadeuse professionnelle. Mais globalement, les pigeons repigeonnent à fond : je me sens mieux physiquement et mon moral, qui était jusqu’à présent semblable au pot de Nutella laissé toute la journée en plein soleil, se re-consolide petit à petit.
Ce dernier mois se passe beaucoup plus vite que les autres, notamment parce que je peux à nouveau aller au restaurant sans dormir dans mon plat, sortir pour juste me balader, discuter avec quelqu’un normalement : chaque jour je redécouvre un peu plus mon corps et mon environnement.
Quand soudain, un matin, je me regarde dans le miroir, m’ausculte et prends peur. Mon corps a tellement changé : c’est celui d’une vieille de 80 ans, il n’y a plus aucun muscle qui se devine, tout n’est que Flamby et peau d’orange. En tapant sur ma cuisse molle, elle se met à bouger tellement longtemps que j’ai l’impression d’avoir enfin trouvé le secret du mouvement perpétuel. Je me perds moi-même dans la beauté de cette trouvaille et au moment où je commence à formuler un discours de remerciement pour mon prix Nobel de physique, le pudding qui me sert de jambe s’arrête de trembloter. Je ne suis que déception. Ma décision est sans appel : je dois remettre ce vieux tacot gélatineux en état.
Je m’inscris au sport avec plein de paillettes dans les yeux et projette déjà ma tête sur le corps d’Arnold Schwarzenegger ( jeune hein ). Avant tout ça, il y a plus d’un an et demi, j’avais découvert la Gym Suédoise : un sport complet, dans une petite salle sans miroir ( et donc sans gros kékés des plages ) avec du gros son à fond et surtout, SURTOUT : personne qui te hurle avec un sourire machiavélique et une voix suraiguë « Allez les filles ! Pensez à votre bikini body ! Encore 140 ! 139 ! Wouhouuuu ! ». Le prof est au milieu, tout le monde se met en rond autour de lui et imite ce qu’il fait : zéro prise de tête, zéro bla-bla, on a tous 5 ans et on joue au jeu du chef d’orchestre. C’est parfait pour les sportifs qui veulent se défouler mais aussi pour les mamies incapables de respirer après un abdal comme moi.
Me voici donc à mon premier cours depuis lonnnnnngtemps pour un décrassage total : ah ben je ne suis pas déçue ! À chaque mouvement, je sens mes articulations qui craquent, couinent et appellent à l’aide. Mes muscles ne comprennent rien à ce qui se passe, à peine j’en contracte un que 3 litres de sueur trempent mon front. Le cours dure soixante minutes. Je suis en P.L.S. au bout de la cinquième. Je me transforme en flaque. Je glisse sur ma propre sueur. Les autres sont encore en pull, l’échauffement n’est pas fini. La tristesse de la scène est infinie.
Quand le cours se termine, mes sentiments sont partagés : d’un côté j’ai l’impression d’avoir frôlé la mort, la crise d’asthme, de tétanie et d’appendicite en même temps et de l’autre je me sens ultra bien, zen, détendue, épuisée certes, mais différemment. Je suis chargée de sérotonine : PUTAIN ÇA FAIT DU BIEN !
Le lendemain c’est sympa, j’ai l’impression d’être dans une sitcom américaine ; le pitch : « une jeune fille se réveille un matin emprisonnée dans le corps d’une tétraplégique ». Chaque. Millimètre. De. Mon. Corps. Souffre. Je suis une courbature humaine. Mais pas la courbature lambda « je vais boire de l’eau et m’étirer ça va passer » NON NON NON ! Là on est sur une courbature « nourris moi à la paille et lave moi au gant de toilette ». Quarante-huit heures plus tard, ça va mieux, ma vie reprend son cours et je n’ai qu’une envie : retourner à la gym. Moi qui n’ai jamais ( mais alors : jamais, jamais ) été sportive, je me découvre une passion, j’y vais quatre ou cinq fois par semaine, je n’arrive plus à m’arrêter. Il y a quelques semaines encore mon corps ne me répondait plus, je m’écroulais dans la rue sans que personne ne m’aide et là je prends ma revanche, j’enchaîne les cours, j’enchaîne les mouvements que je ne pouvais plus faire, avec la joie de Shrek dans le corps d’Hulk. Je me sens pousser des ailes. À chaque plume, c’est une baffe dans mes bactéries. Je me sens invincible.

Pendant plus d’un mois, j’assiste aux cours presque tous les jours, ça me vide l’esprit pendant une heure et c’est un luxe que je n’espérais plus. Mais bon. Cher Journal. Faut pas pousser, je n’ai pas mutée en athlète du jour au lendemain, je reste la même et le gros chamallow fan de pâtes qui sommeille en moi décide de reprendre le dessus pour calmer le jeu. Le sport c’est bien, mais on va y aller mollo sur la cadence. Je redeviens un simple être humain.

À défaut d’aller au sport aussi souvent qu’on va aux waters, je m’occupe de moi et regarde mon corps comme un garagiste regarde une Fiat Punto : avec intérêt mais peu d’espoir quant à la longévité de cette carcasse. J’ai une nouvelle ennemie, elle est sur mes hanches : à ce stade-là ce n’est même plus de la peau d’orange, c’est du riz au lait. Je l’affronte sans relâche grâce à des coupes en plastique qui m’aspirent la peau et l’âme, que je dois faire rouler sur mon corps pour casser la cellulite comme un karatéka ceinture trou noir abyssal. Ça fait méga mal mais petit à petit, tout s’efface : les douleurs, les bleus et le gras. J’ai presque retrouvé la tonicité ( toute relative ) de mon ancienne enveloppe corporelle et pour citer Alain Chabat : C’est la méga classe !

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