Chapitre 19 : Extrémités limitées

Au fil des semaines, les arbres recommencent à verdir, l’atmosphère se réchauffe aussi vite que le climat, les pigeons chient partout sur mon balcon pigeonnent et moi : j’ai froid. Mes pieds sont toujours gelés, même après un bain de soleil. Déjà qu’ils ne sont pas très beaux et qu’un de mes orteils ne daigne même pas toucher le sol : maintenant ils sont congelés, de jour comme de nuit.
Me doucher consiste ces jours-ci à laisser couler de l’eau d’abord froide, puis tiède, puis chaude sur mes petons pendant quelques minutes pour après pouvoir enfin caresser l’espoir de prendre une douche normale. Si je ne procède pas à ces étapes cruciales de décongélation et que, bille en tête, je m’asperge d’eau chaude en entonnant nonchalamment Le Ballet de Céline Dion, mes pieds font le même bruit que les glaçons qu’on plonge dans un liquide quelconque : un mélange de micros explosions et de bris de glace. Bon, ok peut-être pas à ce point mais en tout cas c’est aussi agréable que le bruit que font les gens au cinéma en ouvrant millimètre par millimètre leur paquet de M&M’s pendant une scène de la plus haute importance ( adieu sur lit d’hôpital, course dans l’aéroport pour rattraper l’être aimé en salle d’embarquement, extermination extraterrestre etc ).
Et si mes pieds se réchauffent à mesure de la vie qui passe, je garde cette sensation très désagréable de frisson permanent. Je frissonne de la même manière que d’aucuns éternuent : sans crier gare et en y mettant tout mon corps à contribution. D’un coup, et ce à une vitesse défiant toute concurrence, c’est comme si le clown de Ça de Stephen King venait me chatouiller les côtes par surprise : mon corps se propulse vers les cieux tel un geyser majestueux pour dérouler toutes mes vertèbres d’un coup sec. « Un frisson full option » qu’on dirait chez le concessionnaire. C’est sympa de temps en temps, ça nous rappelle que, même si on naît nu, il faudrait tâcher de mettre un petit chandail tout le même.
Le problème c’est que j’en ai tellement souvent que je ressemble à Coyotte quand il se prend l’enclume lancée par Bip-Bip : j’oscille sans fin, sans raison, comme une danseuse de salon professionnelle. Les voisins de l’immeuble d’en-face doivent sûrement se dire que c’est la grosse fiesta toute la journée chez moi. Et comment les en blâmer au fond…

En plus de frissonner, je tremble comme une feuille. D’un coup c’est comme si on me branchait sur le mode essorage d’une machine à laver des années soixante, je m’ébouillante la langue et les cuisses en buvant mes tisanes, je n’arrive pas à écrire ne serait-ce qu’un seul mot dans un texto, des inconnus me font des coucous gênés dans la rue alors que je lève uniquement le bras pour me recoiffer… Le schéma qui se répète inlassablement est toujours le même : j’ai quelque chose dans les mains, je le lâche sans contrôler ni le moment ni l’endroit, je râle et je nettoie ma connerie. Parfois c’est une enveloppe, une chaussette ou un bout de pain mais souvent ça ressemble à une partie de Cluedo dans un monde parallèle. Par exemple : « ma fourchette, sur le sol, avec de la sauce sur mon pull » ou encore « mon mascara, dans l’œil, avec des traces énormes qui me font ressembler à un panda cerné ». Ces moments de tremblote parsèment de joie et de Vanish Oxi Action mon quotidien.

Cela-dit, Cher Journal, je vais globalement beaucoup mieux et reprend petit à petit goût à la vie, même si j’ai encore quelques épisodes aussi inexpliqués qu’inexplicables de choses aussi inexplicables qu’inexpliquées.
Comme quoi ? T’entends-je déjà demander, avide de savoir, tel le Jamy des papiers libres, eh bien par exemple : mes mains ne m’appartiennent plus vraiment. Le pire moment est en sortant de la douche : que ce soit une Douche Express ( mouillage, savonnage, rinçage ) ou une Douche Royale Extra Plus ( masque à l’huile, temps de pose, play-back de Diam’s et Vitaa, gommage, grattage, savonnage, rinçage, massage, crémage, parfumage, fromage ) le résultat est le même : j’ai les mains bleues. Mais pas du bleu qui te fait appeler le service client de Cadum pour obtenir des explications, non non, c’est plus un bleu/violet couleur veine avariée gisant sur le bas-côté. Sur mes mains se dessine un plan autoroutier aussi précis qu’un GPS de la NASA. Je vois mes veines s’assombrir, ressortir, prêtes à exploser. Je m’observe comme un amputé qui mettrait pour la première fois ses prothèses, mais plus je regarde, plus ça s’en va. En quelques minutes il n’y a plus rien. Comme un message subliminal d’un Schtroumpf qui aurait habité mon appartement et voudrait entrer en contact avec moi, me faire comprendre qu’il est là, quelque part.
Message reçu l’ami. À demain.

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