Chapitre 10 : La déglutition pour les nuls

Au début de la VHS de Robin des Bois, le chef d’oeuvre cinématographique absolu de mon enfance, il y avait une pub pour EuroDisney qu’il est facile de résumer en quelques mots. Une famille est assise dans l’herbe puis décide d’entrer dans le parc en montgolfière tête-de-Mickey effrayante, sans passer par les caisses. La famille de gros fraudeurs des années 90 atterrit OKLM et file à toute vitesse se mêler à la foule amassée venue faire hystériquement coucou à de parfaits inconnus déguisés en nains géants sur des chars. Nos Arsène Lupin des cieux entament ensuite une balade dans le parc, toujours en riant comme s’ils étaient auscultés par un dentiste, trimbalant des sucreries de la taille de leurs futurs diabètes n’ayant à l’époque aucune idée de l’existence des perturbateurs endocriniens. Innocents personnages.
Parmi tous ces plans qui à l’époque faisaient mourir d’envie n’importe quel enfant en bas et moyen âge normalement constitué, nos resquilleurs en polos se retrouvent à tourner dans les fameuses tasses à thé. J’observais à l’époque, l’espace de quelques secondes, un objet qui m’était alors totalement inconnu. Comme tu le sais Cher Journal, dans ma famille, on boit son thé par litrons. Et pour boire de pareilles quantités, on n’utilise jamais de tasses à thé, non, non, non : on soulève des mugs comme d’autres soulèvent de la fonte, avec force et grand-soif. Nos mugs sont tellement grands que tu peux y préparer une pâte à crêpes pour 12 personnes. Tellement grands que tu peux t’en servir de vase pour un bouquet d’hortensias en conservant les même proportions qu’un De Vinci. Tellement grands que la légende dit qu’une partie de cache-cache aurait été gagnée dans l’un d’eux.
Le thé, c’est la vie.
D’ailleurs je l’ai compris très tôt : impressionnée par la quantité que ma mère sirotait quotidiennement, je lui ai demandé pourquoi elle en buvant tant, elle m’a dit qu’elle adorait ça et que, je cite, « l’eau chaude est bonne pour la santé ». Pour moi c’était une vraie leçon de choses, un moment charnière qui allait transformer ma vie, il fallait que je grandisse, que je commence à la boire cette eau chaude. C’est comme ça qu’est née ma nouvelle ( et néanmoins brève ) habitude de boire une petite gorgée de l’eau de mon bain à chaque fois que j’étais dedans. HOP ! Adulte ! Simple ! Basique ! 

Toujours est-il, Cher Journal, qu’à travers cette ô combien passionnante et inspirante histoire, on peut dater au carbone 14 le début de mon amour de l’eau chaude. Jusqu’à mes années étudiantes, je buvais du thé, du vrai, de l’eau chaude de bonhomme, mais après une grosse crise d’anémie mon endive a été formelle : il faut arrêter le thé car il empêche l’absorption du fer dans le sang… La nouvelle est rude mais comme je te l’ai dit, ce n’est pas le thé que j’aime tant (et qui est bon pour la santé) : c’est l’eau chaude. 
Passion tisane activée, c’est pareil en moins marron.
Depuis cette époque je bois environ 1 litre de tisane par jour. Mais ce matin en voulant savourer une gorgée, mon corps court-circuite et en une fraction de seconde ma déglutition, mon cerveau, mes réflexes : tout se bloque, mes plombs sautent. J’ai l’horrible sensation d’avaler ma langue, de me faire étouffer par ma langue. Je recrache mon breuvage par la bouche, le nez et les yeux, je m’étouffe. Et j’en fous partout. 

Tout le monde a déjà avalé un liquide de travers, toussé et dit avec une voix sortie d’une crypte, les yeux rougis par cette fausse route « j’ai avalé de travers ». Tout le monde. Et d’ailleurs, tout le monde a déjà entendu en réponse à ce moment quelqu’un dire « ehhhhh ben ! » d’un ton beaucoup trop dramatique pour la situation. Et bien là ce n’est pas du tout pareil, je n’ai jamais eu cette sensation. C’est comme si ma gorge était bloquée, fermée, que rien ne pouvait plus passer. J’essaye de déglutir « à vide », pour guider ma salive vers la sortie ; elle fait marche arrière et vient s’écouler sur mon menton. 

J’ai 815 ans et suis complètement effrayée par la violence de ce petit geste. 

Après quelques minutes pour m’en remettre, je me fais une raison, mon cerveau a bugué, ça arrive…surtout ces derniers temps, j’ai du avaler de travers. Je reprends une toute petite gorgée pour essayer de me calmer l’esprit. Impossible d’avaler. Je me concentre mais rien n’y fait, je n’arrive pas à me souvenir de la marche à suivre. Je recrache de l’eau en m’étouffant comme un arroseur automatique mal branché : fin de ma pause goûter. 

Quelques heures plus tard je dîne normalement, je bois normalement et me demande si tout ça était bien réel. Le futur me prouvera qu’en plus d’être réel, c’est toujours aussi violent et affolant. On s’habitue à tout, même à se cracher de l’eau bouillante dessus par les trous de nez en toussant comme un fumeur de Gitanes.

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