Chapitre 13 : La guerre est déclarée

Je fais un calendrier des médicaments à prendre pour les trois prochains mois car les doses augmentent avec le temps. Le premier matin arrive, je commence avec une moyenne de 6 cachets à prendre par jour. Et ben Cher Journal, laisse-moi te dire que quand tu passes de un Doliprane 1 000 par trimestre à Monsanto3000 par jour : ton corps n’est pas dupe !
J’ai l’impression d’être un chat à qui on pose un ballon de baudruche sur le dos : je rampe à terre les yeux écarquillés par l’effroi. Les cauchemars dignes de Stephen King, les sueurs nocturnes à faire pâlir d’envie Michael Phelps, les articulations qui craquent comme des noisettes dans la bouche d’un écureuil obèse et surtout surtout la Fatigue permanente qui ferait passer un paresseux pour un ouistiti : tout est là. En même temps.
Je passe vraiment une chouette semaine.
La seule chose agréable qui m’arrive c’est qu’entre deux symptômes, entre deux baffes de douleur, je me dis : c’est que ça marche ce putain de traitement. J’étais prévenue. Tout ressort, je le sais, mon corps ne comprends pas, mais mon cerveau oui. BORDEL, tu peux faire circuler l’info stp ? Je m’imagine dans un épisode de « ll était une fois la Vie » avec le gros papi qui vient m’expliquer pourquoi mon coeur bat la chamade alors que je ne regarde même pas le menu de ma pizzeria préférée, pourquoi mes mains tremblent à en faire tomber ma fourchette par terre (et en en foutant partout par la même occasion), pourquoi je n’arrive plus à prononcer des phrases simples et normalement construites. J’imagine la panique dans mes veines, et dans le QG avec les sentinelles casquées : c’est plus facile de se projeter en dessin animé, ça aide. Enfin j’en sais rien j’ai l’impression de planer. Je plane à travers mes journées, incapable de vraiment parler, ni vraiment bouger, ni vraiment manger, ni vraiment penser, ni vraiment réagir. C’est super, j’ai l’impression d’être aussi utile qu’une chaussette seule qu’on garde dans l’espoir de retrouver l’autre alors que, avouons-le, on sait très bien qu’on ne la reverra plus car elle a été happée à tout jamais par la machine à laver. J’ai l’impression d’être aussi en forme qu’une limace paraplégique en bas d’un escalier. J’ai l’impression d’être aussi belle qu’Arlette Chabot en 2058. J’ai l’impression d’être aussi utile à la société qui m’entoure qu’un emballage plastique individuel autour d’une orange pelée. J’ai beaucoup d’impressions, beaucoup de pensées métaphoriques et beaucoup de mal à faire quoi que ce soit.
Miracle, on arrive enfin à la fin de la deuxième semaine. Nouveau shoot pour une nouvelle vie : on augmente les doses : tout le monde les bras en l’air !!!

Quand le réveil sonne, je suis au sec, comme dans une couche Pampers, ça change. Je sors du lit sans craquer, ça change, je m’habille sans trembler, ça change, je regarde par la fenêtre pour voir si les pigeons toujours pigeonnent, mes yeux me brûlent, je vois tout en fluo, ça ne change pas. MAIS BON QUAND MÊME ! Je me sens bien. Normale. J’ai envie de tout : de manger un burger, de boire du vin, de courir pour attraper un bus, de marcher sous la pluie au ralenti pour prendre conscience du sens de la vie, de hurler et menacer un mec qui commence à me faire chier dans la rue : bref, j’ai envie d’être comme avant et j’ai l’impression que je le suis.

J’ai cru mourir à 15 ans. Un matin, dès l’aube, je dus partir prestement malgré un mal de crâne carabiné, car le bus de 7h32 allait me passer sous le nez comme à son habitude. J’avais un Doliprane que je comptais boire avec un grand verre d’eau ( comme conseillé très clairement par les autorités sanitaires françaises et internationales ), mais si je ratais ce bus, je ratais ma vie (en résumé bien sûr… je ne me souviens plus des détails). Je partis donc sur le champ et décidai d’avaler mon Doliprane comme un cow-boy, chose que je n’étais pas le moins du monde, même si je faisais un peu d’équitation. Cette sensation d’incapacité totale à faire obéir mon corps sur des commandes simples (comme par exemple : « avale ce comprimé ») me hantera toute ma vie. J’avais l’impression que ce pauvre Doliprane était coincé dans ma gorge, apeuré à l’idée de descendre le toboggan de la vie pour faire son devoir et soigner mes maux. Ce petit con est resté accroché je ne sais pas où, provoquant des envies de vomir et de voir mes souffrances abrégées par la mort en même temps. Je me suis débattue comme agressée par un fantôme qui m’égorgeait, seule, dans la rue, un matin brumeux. Je ne sais par quel truchement, il est parti en saut de l’ange vers la douleur, tel un Mike Brand des labos. J’avais les yeux pleins de larmes et un goût de paracétamol farineux dans la bouche. Je te raconte pas Cher Journal la gueule du conducteur quand je suis montée dans le bus. Principalement parce que je ne m’en souviens plus. 

Tout ça pour dire que depuis, quand je prends un médoc, je bois une pinte d’eau minimum pour le faire passer et je me concentre avec la même force qu’un joueur de curling qui s’apprête à tirer (à lancer ? à viser ? est-ce que quelqu’un connait vraiment ce sport ?). Mais ça, c’était avant. Mon auto satisfaction d’arriver à avaler 4 gélules et 2 cachets en une gorgée est incroyable. Je me sens forte, je sens que j’ai résolu un des grands drames de ma vie. Aujourd’hui, j’ajoute un médoc. C’est pour les articulations qu’ils disent. Ça tombe bien j’ai les mêmes que ma grand-mère. Sachant que ma grand-mère est morte.
Je lis la notice longue comme le bras d’un tractopelle et découvre avec enchantement une liste d’effets secondaires allant de « vision floue » à « pustulose » et « cécité ». Sympa !
Après avoir bien rigolé sur le mot pustulose je fais la grande erreur d’aller chercher non pas la définition mais le résultat sur Google images. La curiosité est un vilain défaut : ça sera mon épitaphe.

Le doc m’avait parlé de ces effets secondaires et m’avait conseillé de ne pas les lire car ils ne correspondent pas à la dose que je vais prendre donc je n’ai pas vraiment peur. Après tout les pigeons pigeonnent non ?

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