Chapitre 9 : Dépression atmosphérique

Mes rapports aux autres sont redéfinis, je ne vois plus trop mes amis parce qu’étant donné la tête de zombie que j’ai, on est obligé de parler de Lyme, des endives, des effets et ça me gave encore plus que le maïs dans une oie. J’ai envie de parler de tout sauf de ça. Tout sur ce sujet m’emmerde : qu’est-ce que je vais raconter… ma léthargie ? Mes sueurs nocturnes ? Mes cheveux qui tombent ? Mes mains qui tremblent ? Bonne idée ! Super ça pour lancer un bon moment de rigolade et se changer les idées.
Ça peut faire du bien d’en parler, parfois, avec certaines personnes qui cherchent à comprendre, à connaître, à apprendre. Mais ça n’est qu’une minorité. Une micro minorité. Car la plupart des gens Connaissent. Avec un grand C. Comme Casse toi pov’con. Ils Connaissent car la soeur de la mère de la voisine du frère de Jean-Michel a eu des puces de lit en allant à New York et je peux te dire que c’était pas facile facile pour elle ! Quel est le rapport ? Il n’y en a aucun, comme 99 % des anecdotes qu’on te raconte, sur des gens inconnus qui n’ont pas Lyme mais qui ont été piqués ou mordus par des animaux allant du moustique à la fourmi rouge en passant par le chat du voisin. Passionnant. Et rassurant aussi. On se sent aussi compris qu’un touriste perdu à Châtelet qui oserait demander son chemin à un parisien en pleine conversation téléphonique invisible via des AirPods achetés un bras après n’avoir attendu que cinq heures trente devant l’Apple Store le jour de leur sortie. Les gens me saoulent avec leurs phrases à la con. Enfin, ce sont juste des phrases normales, des petites réflexions qui se veulent gentilles mais qui, sans que personne ne s’en rende compte, me font l’effet d’un coup de poing à chaque fois. Entre le fameux « ah moi aussi je suis CRE-VÉ(E) », « t’as qu’à aller voir un médecin pour qu’il te file un traitement », « mais là, ça va mieux tu souris ! » et bien sûr l’ultime « ça va, c’est pas un cancer ». Ce sont toutes ces petites phrases anodines qui sous-entendent que je pourrais faire un effort pour aller mieux, que ce que je traverse c’est pas non plus si terrible, qu’avec un peu de volonté je pourrais m’en sortir etc.
Je ne suis pas malade, je suis juste chiante en fait. C’est le résumé que je me fais en écoutant les autres. Alors les autres, je m’en éloigne un peu.

Cependant, je peux comprendre que les gens ne s’y intéressent pas plus que ça quand je leur en parle étant donné que :
……….1 : moi-même je n’y comprends rien, j’ai beau lire quelques articles, on y dit tout et son contraire, on parle mi-français, mi-médecin, dans un jargon qui me dépasse et me fatigue encore un peu plus.
……….2 : aligner trois phrases normales est de plus en plus compliqué. Déjà que je ne maîtrise pas le sujet, je le subis sans pouvoir vraiment l’expliquer : le pâté gélatineux qu’est devenu mon cerveau n’est pas vraiment au top pour lancer un débat et susciter de l’intérêt pour quoi que ce soit.

Je sens que mon corps me lâche et j’ai peur que mes proches fassent pareil, qu’ils ne me croient plus, ne me voient plus. Je m’adapte : je souris, je fais en sorte de ne pas dire tout ce que je ressens, je joue à la jeune fille dynamique et motivée pour rester agréable et drôle et sympa et je débarrasse le lave-vaisselle et je passe un coup d’éponge et je vais pleurer loin de tout le monde quand (rapidement) je craque. J’ai envie de hurler sur chaque individu que je croise, de devenir hystérique, qu’ils soient tous malades pour qu’on arrête de me saouler, pour que tout le monde passe ses journées en slow motion et subisse cette Fatigue qui n’a de commun que le nom. 

Mais l’hystérie demande de l’énergie et je n’en ai plus. 

Cette fatigue permanente et latente me ronge. En temps normal et pour citer les gens pas drôles : j’aime l’humour. J’aime rire à des blagues pitoyables, j’admire les gens pour leur génie créatif, pour leur bon mot bien placé. Si la Terre était peuplée uniquement de Gérards Darmons, la vie serait beaucoup moins pénible. Mais en ce moment, ce n’est pas un temps normal : je n’arrive plus à sourire, à me réjouir de quelque chose, à regarder le verre à moitié plein. La seule chose que j’ai en tête c’est que ce verre : il va falloir aller le remplir et je n’en ai plus la force. J’ai peur de ce que je deviens, peur de rester enfermée dans ce corps de vieille… Je n’assume pas vraiment cet état, j’ai envie de me ressaisir, de me relever mais je suis en apesanteur. L’apesanteur de la déprime. Et qu’est-ce qu’on fait Cher Journal quand on est coincé là-dedans ? Les autres j’en sais rien, mais moi je me lance dans un marathon de Grey’s Anatomy, histoire d’être sûre d’avoir des épisodes à l’infini pour m’abrutir et justifier, au moins toutes les 52 minutes, mon envie de pleurer. Ça marche bien.

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