Chapitre 6 : L’attente et autres contrariétés

Quatre mois, on ne dirait pas mais c’est très long pour une migraine. Et encore s’il n’y avait que ça ! Mon corps me fait mal, craque et se bloque, ma vue se trouble, mon cerveau me joue des tours, je suis épuisée en permanence et pleure quotidiennement la même dose de larmes qu’une classe de CP devant L’exorciste : je suis rayonnante et un vrai bonheur à côtoyer. 
Étant donné l’année moralement désertique que traverse ma famille avec mon frère qui nous fait un gros suspense sur ses capacités à revivre un jour normalement ( en ayant autant de diagnostiques posés qu’un enfant a de crottes de nez en un mois ), j’ai l’impression que si je leur annonce ce qui m’arrive, je ne vais qu’ajouter un coup de massue sur l’exténuation ambiante : est-ce que c’est utile ? Est-ce que ça va changer quelque chose ? Non. Je leur dirai dans six mois, quand tout ça sera clair, traité et terminé.
« Pas la peine d’en rajouter une couche » comme ne le dirait jamais le chirurgien esthétique des frères Bogdanov. 

Au fur et à mesure du temps qui passe, mon cerveau s’amollit. Je dis de plus en plus souvent : « mais si le truc là ! Comment ça s’appelle ? » Bien qu’avant les réponses recherchées étaient souvent « le mouvement brownien de la théorie de Newton » ou encore « la métaphore du cocktail du mécanisme de Higgs », là j’en suis au stade où la réponse est : « fourchette ». C’est pénible mais on s’habitue à pointer du doigt les choses, comme un grand imagier en 3D. Je plonge de jour en jour un peu plus dans un brouillard mental. C’est comme un brouillard normal, de type météorologique, sauf que ce qu’il cache ou laisse vaguement apercevoir… c’est ma vie, mon présent, mon passé, mes souvenirs. Je me retrouve perdue dans une brume épaisse dès que je pense à quelque chose, de ma liste de course jusqu’au nom de mon chat : je ne suis plus sûre de rien. J’ai l’impression de « savoir », de « connaître » mais si je veux m’exprimer, je suis aussi perdue que Trump dans une Biocoop.

Un bon exemple c’est vraiment celui des courses : la première fois, je pars au Monop’ du coin pour faire des petites emplettes, bien décidée à conquérir le monde en dégustant du saumon en papillote. Sur place je me retrouve à errer dans les rayons, les yeux mi-clos, la tête enfouie dans mes épaules qui craquent. Qu’est-ce que je fous là ? C’est quoi ce monde ? Cette lumière agressive ? Ce bruit assourdissant ? Je sens que je m’enfonce dans mon petit brouillard. Je fais mes courses avec un seul objectif : être efficace pour rentrer le plus vite possible. Je sais ce qu’il me faut, je sais où aller, GO ! Douze minutes plus tard, je suis dans ma cuisine à déballer mes provisions… et me rends compte de l’opacité du brouillard. Je sors mes courses au ralenti, avec un regard aussi vide que le verre de Depardieu : il me fallait du saumon frais et 2 boîtes de ravioles, j’ai acheté de la farine, des chips et de la salade toute prête. La honte m’envahit aussi vite que mon corps se fige. Mon copain rentre à ce moment. Je lui explique et il répond « Et bah on peut faire des pâtes sinon ! ». BONNE RÉPONSE. 10 points pour Gryffondor.

Quelques jours plus tard les vacances sont là, on décide de partir au soleil se changer les idées quand surgit de nulle part une autre nouveauté exclusive pas piquée des hannetons : mes extrémités font leur petit bonhomme de chemin et décident de ne plus avoir besoin de sang. On est en été, il fait chaud, j’ai chaud, mais mes mains sont glacées et ma truffe est froide. Imagine le tableau Cher Journal : on est sur une plage, l’eau avoisine les 27 degrés, tout le monde n’est que sudation, moule-bite et coups de soleil… et moi je me frotte les mains en soufflant dedans comme si j’étais poissonnière sur un marché en hiver.
Profitant d’un contexte idyllique, je vais me baigner pour ne pas que le soleil fasse croustiller ma peau comme celle d’un poulet rôti et immerge petit à petit mon corps adipeux dans cette eau turquoise. Au moment où ma main touche l’eau, mon cerveau désactive le système nerveux métacarpien. Je n’ai plus aucune sensation dans mon pouce droit. Un requin pourrait surgir dans ces 47 cm d’eau pour me manger le doigt que ma journée continuerait normalement. Alors bien entendu, le sang qui viendrait m’encercler ne ferait qu’interpeller les copains requins du requin mangeur de pouce et, ne pouvant plus siffler avec ma main pour appeler à l’aide le vieux couple nudiste semi-décédé sur la plage depuis plus de 15 jours, tout ça tournerait en une sombre histoire qu’on raconterait sur une chaîne du câble à des heures de faible écoute.

Tout ça pour dire : mon pouce ne marche plus, de toutes les vacances. Je dois le garder hors de l’eau et surtout au chaud, en plein soleil de préférence, pour qu’il fonctionne correctement et que je puisse m’en servir pour me tartiner de Biafine le soir venu. Je crois que je viens de découvrir la fonction panneau solaire du corps humain. C’est fascinant. Un peu flippant mais fascinant.

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